Lecteurs de ceux de 14

« L’auteur de ce livre, Maurice Genevoix, est un normalien ; élève de seconde année, il venait d’achever une étude sur Maupassant, et il attendait tranquillement les vacances, en juillet 1914; un mois après, il recevait le baptême du feu, et de quel feu!

II nous apporte un témoignage précieux sur la guerre.

D’abord, l’écrivain est doué d’une étonnante faculté d’observation; son regard voit tout, son oreille entend tout. Son attention intense saisit tous les détails qui se fondent et s’harmonisent comme dans la réalité de la vie : le chant ou le sifflement des balles, les bruits divers des obus; les éclatements; les écroulements – toutes les notes de l’infernal tintamarre; les souffles qui passent, souffles des explosions, souffles qui ont caressé les cadavres et dont « l’odeur épouvantable épaissit l’air nocturne»; physionomies des hommes saisies aux moments critiques, leurs propos, leurs dialogues; enfin, physionomies des choses, car toujours les actions s’encadrent dans les aspects du sol et du ciel.

Mais le mérite principal du livre est la sincérité de l’écrivain.

Maints récits qui circulent, de joyeux échos des tranchées, la publication de lettres gaillardes soigneusement choisies entre des centaines de mil1e; les précautions de la censure ; peut-être, chez les non-combattants, l’obscur désir de ne pas trop humilier leur inaction et leur bien-être par le contraste des souffrances et des horreurs; une volonté de mettre les choses au moins mal possible; le penchant à se satisfaire d’une idée simple, par exemple de tout expliquer par l’héroïsme de chacun à chaque instant, un héroïsme global continu; enfin le ton de la presse, la banalité de son optimisme, tout cela contribue à l’imagination d’une guerre adoucie, d’une guerre édulcorée, où les bons moments abondent; et je sais que ce travestissement indigne et révolte les combattants.

Or un événement comme celte guerre vaut que nous le connaissions dans toute sa vérité.

Voilà des scènes douloureuses certes [chez Genevoix] ; fallait-il les décrire ?

Et ne vont-elles pas troubler et déprimer le lecteur ? Mais, justement parce qu’elles nous font souffrir, il nous faut y fixer notre regard; par cette souffrance, nous communions avec nos soldats; par la vue du réel, nous sentons quelle reconnaissance nous leur devons, quelle admiration, quelle piété !

Tout aussi sincère est [chez Genevoix] l’observation du moral des combattants. »

Ernest Lavisse, Préface à la première édition de Sous Verdun, 1916

« Parmi tous les auteurs de la guerre, Genevoix occupe le premier rang, sans conteste. Ce n’est point là une opinion dogmatique, ce n’est pas l’expression d’un goût individuel. Cela n’a rien de commun avec le jugement d’un lecteur qui préfère un roman à un autre, lequel sera préféré par d’autres lecteurs. C’est plutôt le jugement qui accorde la mention très honorable à une seule d’entre plusieurs thèses parce qu’elle serait la seule à réunir un ensemble de qualités désirables dans un travail d’érudition, qualités que chacun pourrait constater pourvu qu’il ait la compétence et qu’il ait lu la thèse comme doivent se lire de tels travaux. De même je n’ai pas le moindre doute que tout historien, tout critique partagera mon opinion sur la prééminence de Genevoix dans le cas, peu probable je l’avoue, où il se serait préparé à motiver logiquement et comparativement son choix en prenant connaissance de toutes les œuvres entre lesquelles il faut choisir la mei1leure. Que si l’on me demande de motiver mon jugement ici, je répondrais qu’il me faudrait résumer tout le reste de ce travail, car c’est ce livre entier qui explique mon choix. Dans tout ce que j’ai dit des œuvres médiocres, j’ai souligné les faiblesses les plus variées dont Genevoix est précisément exempt. Dans tout ce que j’ai dit des œuvres bonnes, j’ai fait valoir des qualités diverses qui se retrouvent chez Genevoix en nombre plus grand que chez les autres. Dans son œuvre de guerre Genevoix a révélé une conscience, une aptitude, un talent, je voudrais ajouter un génie, mais le mot ferait sourire, qui constituent un cas unique non seulement dans notre guerre, mais dans toute notre histoire. »

John Norton Cru