Fernand Prat/le lieutenant Dast

Fernand Prat, le lieutenant Dast de Ceux de 14

Dast perpétuellement vibrant, haussant son courage de tous ses nerfs tendus, réchauffant ceux qui l’approchaient au flamboiement de sa gaieté. Quel est-il, si mystérieux toujours, plein d’abandon et de défiance ? Comme il m’a parlé certains soirs ! Tout proche, les prunelles transparentes – et très loin tout à coup, l’être durement clos sur lui-même.

(Ceux de 14, éd. Omnibus 1998, p. 670)

Arrivée au 106ème RI et rencontre avec Genevoix

Né en 1889, Fernand Prat est de la Classe 1909. Il effectue son service militaire au 37ème R.I. à Nancy entre 1911 et 1912 ; il en sort Sergent. Et c’est à ce grade que, le 2 août 1914, il est mobilisé au 106ème R.I. Evacué pendant la bataille de la Marne, promu Sous-lieutenant de Réserve en novembre, il rejoint le régiment, au pied des Eparges, le 14 décembre 1914. Il est alors affecté à la 8ème Compagnie que commande le Capitaine Simon (Maignan dans Ceux de 14). Genevoix et Porchon quant à eux sont à la 7ème Compagnie.

Le 12 mars 1915, il passe à la 5ème Compagnie, dont Genevoix a pris le commandement quelques jours auparavant. Une grande proximité, propice aux confidences, à l’amitié, à l’humour aussi s’installe entre les deux hommes. Prat occupe désormais aux côtés de Genevoix une partie de la place laissée vide par Porchon, l’ami cher tué lors de l’assaut de la crête des Eparges le 20 février 1915.

Personnage de Ceux de 14

Dans Ceux de 14, Prat fait une première apparition dans la Boue (décembre 1914). Mais c’est dans Les Eparges qu’il se révèle un personnage phare, présent et visible dans les moments importants, y compris lors de la blessure et de l’évacuation de Maurice Genevoix. Prat appartient pleinement à ce groupe de Sous-lieutenants – Davril, Hirsch, Rebière, Moline, Muller, Sansois, Porchon, Genevoix – qui fait figure de famille (Que de sous-lieutenants ! Quelle richesse ! p. 549). Prat en est le chanteur ténor, au bistrot comme à la messe. À son répertoire, deux airs à succès : La souris verte et Les deux grenadiers. Genevoix évoque régulièrement Prat, qui, visiblement, est un « personnage » et dont il devient le confident.

Volume Datedonnée par M. Genevoix Pageéd. Omnibus 2005 Lieu Circonstance Extrait
La Boue 5 – 14 décembre 477 Veillée de Noël Au feu des cierges…
Les Eparges janvier 1915 518 Rupt Commémoration de la mort de Simon Béjeannin chante avec le sous-lieutenant Dast…
fin janvier - février 549 – 551 Belrupt Au bistrot Dast, en buvant, chante les deux grenadiersDast ne lâche point la mère Viste…
22 février – 02 mars 629-630 Belrupt Au bistrot Dast chante ; Vannoir chante ; nous chantons tous en choeur…
4 – 23 mars 639 Dast arrive à la 5ème Cie et rejoint MG Ce même soir, Dast est entré dans la chambre du curé…
4 – 23 mars 640 Naissance prochaine de sa fille Chez moi, je pense que ce sera pour fin juin..
4 – 23 mars 645 mort d’un soldat Dast, lui aussi, reconnaissait des hommes de la 8è…
8 avril 654 2ème assaut de la crête des Eparges « J’ai » mes hommes ; Dast et Sansois sont admirables.
17 avril 656 repos à Dieue Dast est entrain de lire le journal…
24 mars – 11 avril 663 Dieue repos à Dieue Tout à l’heure, Dast m’a montré une toute petite photo…
11 – 24 avril 670 – 673 au bord de la Meuse, à Dieue Dast, Sansois et moi, nous marchons…
24 – 25 avril 683 au combat sur la tranchée de Calonne « Sur les guignols, là-bas… A volonté, feu ! »

La Grande Guerre de Fernand Prat

Après la blessure et l’évacuation de Genevoix survenues le 25 Avril 1915 à la Tranchée de Calonne, Fernand Prat prend le commandement de la 5ème Compagnie. Il le conservera jusqu’en avril 1917. Durant cette période, il sera de toutes les campagnes du Régiment : Champagne en septembre 1915, défense de Verdun en juin 1916, Somme en septembre de la même année. Il gagnera au feu ses galons de Capitaine, acquis début 1916.

Le 16 avril 1917, au cours de la fameuse offensive du Chemin des Dames, sur les pentes du Bois de la Bovette (près de Soupir, dans l’Aisne), il est frappé par une balle de mitrailleuse dans l’avant bras droit et est évacué, coude fracturé et nerfs déchiquetés. Après un passage dans deux hôpitaux d’évacuation (H.O.E.), il est détaché au Parc d’Artillerie de la Place de Vincennes par décision du Général Gouverneur de Paris. Il terminera la guerre à ce poste.

Il est titulaire de la Croix de Guerre avec quatre citations : à l’Ordre du Régiment (1/9/15 – Calonne), à l’Ordre de la Division (20/10/15), à l’Ordre de l’Armée (3/7/16 – Verdun), à l’Ordre Général (27/5/17 – Chemin des Dames) et est Chevalier de la Légion d’honneur (27/5/17 – Chemin des Dames).

Voici le texte de sa Citation à l’Ordre du Régiment (1er septembre 1915) : « Le 26 Avril 1915, resté seul officier de sa compagnie, au cours d’une affaire très chaude sous bois, a, par son attitude énergique, maintenu ses hommes dans des tranchées improvisées et contenu la poussée allemande. »

Le 23 septembre 1939, Fernand Prat est engagé volontaire au 25ème Régiment d’Artillerie et est affecté au Services des Camps.

Visage et voix de Fernand Prat

Son visage et sa voix nous sont aujourd’hui mieux connus, grâce à plusieurs photos et lettres conservées par sa famille et dans le fonds Maurice Genevoix, grâce aussi à un témoignage exceptionnel.

Né le 1er août 1889 à Paris, Fernand Prat était de grande taille (1.78m), avait les yeux bleu clair et les cheveux châtain. Il était architecte diplômé de l’école des Beaux-Arts. Il avait épousé en mai 1914 une demoiselle Renard, avec qui il eut deux filles : Jacqueline et Lucienne. Il est décédé en 1966 et est enterré à Soissons.

Visage de Fernand Prat

Dans Ceux de 14 déjà, il est question du visage de Fernand Prat : Tout à l’heure, Dast m’a montré une toute petite photo, prise à Belrupt pendant notre dernier séjour : ils étaient trois devant une porte, Dast entre Rebière et Thellier, une main posée sur leur épaule ; ils riaient, tous les trois, clignant des yeux à cause du soleil printanier. (p. 663)

C’est encore la main sur l’épaule, de Genevoix cette fois, que Dast apparaît sur cette autre photo, conservée par l’écrivain.

Dieue sur Meuse (Avril 15)

Debout : Agullo – notre hôtesse – Prat et moi

Assis : Lhuillier – Pigny – Mme Pigny

(Nous sommes intéressés par toute information concernant les autres personnages.)

Et voici Fernand Prat en famille, avec sa femme et ses deux filles, probablement vers 1a fin de la guerre.

Voix de Fernand Prat

Trois lettres conservées par Maurice Genevoix témoignent de l’amitié qui unissait les deux hommes et du contact qu’ils ont souhaité restaurer après la séparation d’avril 1915.

La 1re, datée du 8 juillet 1916 et longue de quatre pages, est une réponse à une lettre de Maurice Genevoix. Prat est alors en permission, mais hospitalisé à cause d’une infection des intestins. Il donne à son ami des nouvelles du régiment et en particulier de la 5ème Compagnie, fait le bilan des morts et blessés nouveaux. La disparition du lieutenant Chéret (Sansois dans Ceux de 14) l’affecte particulièrement. Il invite Genevoix à lui rendre visite à Paris : « Nous irions chez moi et nous pourrions longuement causer de tout ce qui s’est passé avant et après ton départ. Et puis tu verrais ma femme et ma fille laquelle aura 1an, oui un an, ma fille, le 14 de ce mois ! » Il évoque également, mais très brièvement, le livre que Genevoix vient de publier : « J’ai entrevu ton bouquin qui paraît-il a grand succès à Paris. Je ne l’ai pas lu car depuis que je le sais paru je n’ai pas de temps à moi. »

Une semaine plus tard, le 15 juillet, Prat adresse un bref message à Maurice Genevoix, écrit sur la page arrachée d’un carnet. Il précise l’époque possible d’un rendez-vous.

La troisième lettre de Fernand Prat conservée par Maurice Genevoix est datée d’un 24 décembre. L’année est difficilement lisible. Mais la référence à une « haute distinction » reçue par M. Genevoix, qui doit lui valoir un « flot de félicitations » et fait de lui un « grand Monsieur » laisse à penser qu’il peut s’agir de l’année 1958, quand l’écrivain devient Secrétaire perpétuel de l’Académie française. Prat exerce alors la profession d’architecte à Soissons. Nous reproduisons ici cette lettre qui dit bien cette forme unique d’amitié et de proximité qui unissaient, pour la vie, « Ceux de 14 ».


Voix de sa fille

En août 2010, nous avons rencontré Jacqueline, fille aînée de Fernand Prat, née le 14 juillet 1915.

Il est question d’elle dans Ceux de 14 : « Putteman [Cathala dans Ceux de 14] a reçu la nouvelle ce matin : un garçon. Chez moi, je pense que ce sera pour fin juin, ou les premiers jours de juillet…. » (p. 640). Ainsi que dans la lettre citée ci avant.

Heureuse que l’on s’intéresse à elle et à son père, elle raconte :

Suite à sa blessure de guerre, mon père était handicapé du bras droit : il n’avait plus de coude. Cela lui posait problème pour exercer son métier d’architecte. Une attelle lui était nécessaire ; elle enserrait son bras, lui permettant de dessiner et écrire. Mais son articulation était bruyante.

Il avait décidé au sortir de la guerre de s’installer dans une région dévastée où le travail ne manquerait pas pour un architecte. C’est ainsi que la famille s’installa à Soissons, alors champ de ruines. Nous, ses filles, vécûmes une enfance « au milieu des gravats ». Nombre de bâtiments de Soissons furent dessinés par lui ; la poste, ou le palais de justice, est de sa main. Le monument aux morts du village de Septmonts également.

A Soissons il fut un homme public. Adjoint au maire, il s’investit dans la création de plusieurs clubs sportifs : football, escrime, basket. Avant la guerre et sa blessure, il pratiquait le rugby, le hockey sur gazon et la boxe.

Mon père était un homme qui impressionnait et séduisait son entourage. Ma mère, ma sœur, moi-même, nous étions en admiration de lui.

Mon père et Maurice Genevoix étaient toujours en contact après la deuxième guerre mondiale. Genevoix lui rendit plusieurs fois visite, à Soissons. D’après moi, c’est le seul ancien combattant avec qui mon père entretenait un contact. Au cours d’une de ces visites, Genevoix dédicaça un exemplaire de Ceux de 14 à mon fils et un autre à ma fille aînée. Il donna aussi une conférence publique au début des années cinquante à Soissons, à laquelle mon père fut invité à participer. Le conciliabule prolongé entre les deux compères ne plut pas aux organisateurs ! A la mort de papa, en 1966, M. Genevoix nous adressa une lette de condoléances – mais j’ignore où je l’ai rangée.

Par contre je conserve précieusement un exemplaire de Les Eparges que la sœur de papa, Blanche, lui avait dédicacé en ces termes : « Gloire et honneur à notre Défenseur ! Reconnaissance à la Providence ! et Vive la France ! Dédié à Fernand Prat, notre fils et frère, combattant de la grande guerre 1914-1918. Dans ce livre sous le nom de Lieutenant Dast. »

Jacqueline D., née Prat, photographiée cet été, avec son précieux exemplaire de Les Eparges.

C’est avec tristesse que nous avons appris le décès de Madame D., que nous avions rencontrée à l’été 2010, le 12 février 2011, à l’âge de 96 ans.

A suivre

Le visage et la voix de Dast ne vous sont plus inconnus. Mais il n’a pas révélé ici tous ses secrets.

Nous reparlerons de lui et de sa famille, de sa présence dans Ceux de 14.

Nous reverrons son allure élégante, son visage souriant.

Des extraits de Ceux de 14 relatifs à Dast

Quelques extraits qui pourraient être disposés sur la page comme autant de points d’éclairage de Prat par Genevoix.

  • Il y a des siècles de Paris dans la voix, dans l’accent, dans le geste de Dast (p. 630)
  • Parle encore, Dast, de cette même voix presque sans timbre qui coule de toi sans te trahir. Parle encore… Nous n’en avons plus pour longtemps. (p. 640)
  • Un revenant de plus, ce Dast, une épave de la Marne renflouée ; maigre, vibrant, tout en nerfs, il a des sautes d’humeur qui déconcertent, des crises de gaieté trépidantes coupées d’accablements profonds : inquiétant et charmeur, il attire et il échappe, il séduit et il décourage. (p. 549)
  • « Ça va, ça va », répète Dast. Il rit et jette des commandements : « Sur les guignols là-bas… A volonté, feu ! Essayez vos chances, les boules sont pour rien ! Et pan sur la mariée ! Pan sur Monsieur le maire ! Pan sur le gendarme !… Cessez le feu ! » (p. 683)


Sources :
Dossier Militaire de F.Prat ( SHD Vincennes)

Journal de Marche et des Opérations du 106e RI

Archives et Interview Famille Prat

Archives M. Genevoix

« Ceux de 14″ de M. Genevoix, Editions Omnibus 2005